Fin avril, j’ai appris la disparition de mon maître de montagne. Il avait 97 ans, le même âge que mon père. 

Il a connu une très belle et longue vie.
Je lui adresse mes plus sincères condoléances et mon profond respect.

Sans ce maître, mes expéditions et voyages d’exploration n’auraient jamais vu le jour : la Grande Muraille de Chine (2000), l’exploration des régions occidentales de l’Asie centrale — Loulan et le Lop Nor (2001), les randonnées alpines en Europe (2002 / 2003 / 2004), le Yunnan et le Tibet (2006), l’Antarctique (2016) et l’Arctique (2017).

Si mon père m’a donné de naissance la santé et la force physique, j’ai le sentiment que mon maître m’a appris comment les utiliser pour aller encore plus loin : la volonté, l’effort et l’élan nécessaires pour me dépasser.

Poussé par le mot « marcher », j’ai gravi pour la première fois le Salève le 16 janvier 2000.
Convaincu que « l’année se joue dès le Nouvel An », j’avais choisi cette première ascension juste après les fêtes. 

Mais une tempête de neige s’abattit sur la montagne, et moi qui n’avais aucune véritable expérience de l’alpinisme, je commençai presque aussitôt à maudire ma propre idée. En avançant sur le sentier glacé, je me demandais : « Mais suis-je idiote? »

Il faisait froid, c’était rude, épuisant… et pourtant, contre toute attente, c’était aussi extrêmement agréable.

L’histoire même de cette montagne me fascinait : ses couches de calcaire, autrefois au fond de la mer il y a plus de cent millions d’années, avaient été plissées par la formation des Alpes. 

D’ailleurs, on trouve des fossiles d’ammonites le long du chemin. 

Et plus encore que le froid hésitant de la mi-altitude, la violente tempête de neige près du sommet avait quelque chose de franc et de pur qui me parlait profondément.

« La montagne, c’est comme la philosophie. L’alpinisme dépend de la vision de la vie et de la pensée de chacun ; ainsi, quand le chef change, la manière de grimper change aussi. Une même montagne donne une impression différente selon le guide avec lequel on la gravit. »

Le chef avait parfois des formules grandiloquentes — « la montagne, une philosophie ?! » pensais-je alors — mais lorsqu’il vit que je devenais peu à peu passionnée d’alpinisme, au point de faire venir du Japon des ouvrages spécialisés pour les étudier avec acharnement, il me dit avec simplicité :

« On dirait que vous êtes tombée dedans jusqu’au cou. Je comprends votre envie d’apprendre davantage, mais l’alpinisme n’est pas quelque chose qu’on comprend uniquement dans les livres. 

Le mieux est d’être guidé par un bon leader et d’apprendre naturellement sur le terrain. »

En contemplant depuis le sommet du Salève la ville de Genève et le lac Léman, je repensais à lui. 

Il disait voir en moi des dispositions d’explorateur et se réjouissait à l’idée que nous pourrions un jour discuter ensemble des « explorations du XXIe siècle ».

Peut-être parce que j’étais plongé dans ces souvenirs, je remarquai soudain, pendant la descente, une tique accrochée à mon poignet.


On m’avait appris qu’il ne fallait jamais l’écraser n’importe comment, au risque qu’une partie reste dans la peau ; je l’enlevai donc calmement et avec précaution.

… Jusqu’au bout, cela lui ressemblait tellement.
J’eus l’impression qu’il me rappelait une dernière fois :

« En montagne, ne baisse jamais la garde avant la fin ! »